07/04/2005
La nuit s’avance, Monsieur.
La nuit s’avance et dit : « Qu’as-tu fait de ce jour ? »
Un étrange dialogue s’instaure alors entre ces ombres qui dansent sur les murs et toi qui, incrédule, imagines – que dis-je ? – reconnais ces visages, que tu croyais oubliés à jamais.
Te souvient-il de cette promesse de l’aimer toujours ? Te rappelles-tu l’odeur du jasmin qui parfumait ses cheveux, défaits pour te plaire ? Qu’en est-il, dans ta mémoire, de ces joutes verbales, de ces soirées durant lesquelles, Don Quichotte à la poursuite de tes moulins, tu pourfendais le bourgeois et promettais un avenir meilleur ?
Que sont devenus tes rêves de théâtre, tes envolées lyriques, tes excès d’emphase devant la grandiloquence des textes shakespeariens ? Et ces sciences que tu chérissais tant, pourquoi, pourquoi avoir délaissé la physique au profit d’univers plus incertains, plus éthérés, plus péremptoires pourtant ?
Tu baisses la tête, comme si en un battement de paupière, ou peut-être celui d’une aile de papillon qui, dit-on, pourrait transformer le monde, comme si, disais-je, tu avais entrevu l’espace immense qui sépare l’avant de l’après, le rêver du faire, le prétendre de l’être, la déité de l’humanité…
En fait, vois-tu, tu n’as pas vraiment à rougir, ton parcours fut celui d’un homme, tout simplement.
Cependant…
Ces millions de pèlerins, ces milliers de journalistes, ces centaines de puissants, n’ont-ils pas compris ? Ou feignent-ils l’ignorance pour servir d’autres desseins ?
N’ont-ils pas compris que tu n’étais qu’un homme… pas un dieu ?
KroniK
6 avril 2005
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04/04/2005
Un rêve, Monsieur ?
Une croix immense érigée sur le parvis, se dresse, et la foule, murmure bruissant à l’infini, se presse. Les chefs d’états sont là derrière les cordons, fort dignes, et après le glas sonnent enfin les clairons, le signe, pour tous les fidèles sur la place réunis, sereins, que de l’adieu débute la cérémonie, chagrin.
Une larme est chassée par cette femme qui toute sa vie au Christ a consacré sa flamme, un garde suisse un sanglot furtif efface, du sel sur sa jour il gardera pourtant la trace. L’émotion de cette veillée entoure la ville, des belles demeures aux fanges les plus viles, comme l’unisson enfin trouvé par ceux qui hier encore s’ignoraient.
Le bourdon soudain a sonné et l’air ruisselle d’une vibration mezzo forte, crécelle qui enveloppe les esprits, les cœurs, les âmes, fait fléchir les hommes et prier les femmes.
Un cri déchire la nuit romaine, strident, et tous les regards se tournent médusés vers le gisant. Sainte Vierge, il s’est redressé ! Une religieuse fragile se pâme, le miracle s’est réalisé, alors s’exclame un jeune prêtre enchanté dont les souhaits se sont exaucés…
Une voix que plus rien n’altère s’élève au milieu des prières, c’est bien celle du Saint-Père :
« Vous me pleurez, alors que la mort m’est douce et que j’ai retrouvé mon Dieu. Alors pourquoi si peu de larmes pour les vivants abandonnés des cieux ? Si autour de cette église et d’un mort vous savez être solidaires, pourquoi tant de vivants oubliés sur votre terre ? Allez croyants, respectez la vie, plutôt qu’un gisant ! »
KroniK
4 avril 2005
22:45 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note
02/04/2005
Pourquoi donc cette foule, Monsieur ?
L’homme en blanc s’est éteint, il y a une heure à peine et la foule se masse pour exprimer sa peine – et son soulagement : l’agonie a pris fin, l’homme a retrouvé son Dieu, un peu de paix, enfin.
Parcourant la planète, chemineau de la foi, il voulut rassembler malgré les divergences ces grandes religions qui se proclament lois et mènent trop souvent sur la voie de l’outrance.
Sur la Place Saint-Pierre une cloche a sonné, les murmures se taisent, une page est tournée. L’heure n’est pas aux discours, au débat liturgique, il nous faut respecter cette fin pathétique.
Malgré nous certitudes, malgré nos convictions, qui de nous peut juger cet homme et son action ?
L’homme en blanc s’est éteint, il y a une heure à peine et la foule se masse pour exprimer sa peine…
KroniK
2 avril 2005
22:45 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
22/12/2004
Votre courrier électronique, Monsieur !
Mi-confus, mi-hilare sous cape je me gausse, le rire m'envahit mais la voix point ne hausse, je ne veut pas troubler mon brave serviteur. Sur un plateau d'argent, origami parfait, un feuillet de papier attend mes réactions. Combien ces paradoxes sont source de bonheur : mon cher Flavius guindé, tenant à bout de bras, vestige du passé, un plateau familial berceau de mon courrier. Sur cet objet ancien finement armorié, aux décors travaillés, un vélin sans valeur, modernité confuse, opiniâtre me nargue car me voilà branché. Servile ordinateur ou serviteur zélé ? Déjà il faut choisir entre humaine chaleur d'un compagnon discret et interface froide d'un cerveau étranger. Changer mon serviteur création poétique contre un ordinateur illusion numérique ?
Où est passé l'André qui arpentait la ville ses lettres à la main tirées d'une sacoche qui sentait le vieux cuir ? Son vélo déglingué existe-t-il encore ou fut-il recyclé pour quelque noble cause ? Toi mon ami facteur qui irritais mes chiens je n'entends plus ton pas muser dans le chemin qui menait à la ville. Te souvient-il du blanc, cette piquette ambrée que toi seul acceptais de partager le soir à l'abri des cyprès ? Les chiens nous trouvaient gris, les loups nous voyaient noirs mais dès potron-jaquet ta chemise cinabre enflammait l'horizon, rougeoyante campagne.
Pourtant déjà au loin ton image s'estompe, ta casquette s'envole dans la brise légère des souvenirs heureux.
KroniK
Genève, 21 janvier 1999
11:33 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
29/11/2004
Mais vous pleurez, Monsieur...
Une stalactite cristalline s’enhardit à l’orée du toit chargé de neige bleutée. Audacieuse, elle perce la longue tunique ouatée qui enveloppe le chalet d’un parfum de mystère. Tout le village retient son souffle, transi, havres isolés parsemés, perdus, à flanc d’une colline. Les bruits, étouffés, ne sont plus que murmures furtivement arpégés entre les accords tempétueux de la bise jurane. Ce matin, seul le vent du nord a encore l’arrogance de hausser le ton face à la morsure du froid. Un couple de merles, noir et brun, cherche refuge dans l’encoignure d’un appentis, sommaire abri entre deux errances.
Hier, nous riions encore à la voir s’obstiner à couvrir, lourde et gauche, le coteau blanchissant. Avant l’aube, elle nous enchantait toujours autant de ses tourbillons, poussières d’étoiles courant au firmament vers un croissant de lune fléchissant. A midi cependant, le frimas glaçait déjà notre béatitude enfantine et quelques rides lasses déformaient nos visages rieurs. Ce soir, nous pleurons ceux que l’avalanche sans coup férir nous a enlevés : en ce siècle qui s’en va la montagne reste maîtresse de son âpre territoire et lourd est le tribut que payent toujours ceux qui s’aventurent à l’oublier.
Qu’il est loin le clic dérisoire d’une souris que l’on active, ici la mort n’a rien d’une virtuelle randonnée, lorsque les colonnes des guides s’élancent vers leurs missions alpines, la Faucheuse guette les moindre faux-pas des cordées. A toi, chamoniard prêt à te battre sans relâche et à tes compagnons aux corps et aux coeurs blessés, à vous Amis, ces quelques mots ont la douloureuse tâche d’esquisser un geste pour vous consoler.
KroniK
Genève, 11 février 1999
00:13 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28/11/2004
Ce fut un long sommeil, Monsieur !
Sommeil ? Mon Flavius, je ne sais. Mais une belle sieste, comme chez nous dans le Sud, du solstice d’été jusqu’à ces douces nuits qui fleurent bon l’automne, lorsque l’équinoxe rieur gonfle les océans, que les premières fraîcheurs des rosées matinales dégourdissent nos membres ensommeillés, dormant, paresse sublimée, lovés sous des charmilles, pergolas de plaisirs.
Peut-être ai-je rêvé, assoupi malgré moi. J’ai vu d’étranges images défiler doucement devant mes yeux mi-clos. J’ai dansé en chantant avec un Arlequin fou qui sentait la sueur, les raisins et le vin et qui virevoltait entouré d’animaux, comme sortis d’un songe, dans les jardins d’Orphée. Grisé par son pouvoir de nouveau roi des fêtes, il charmait les bergères, troussait les vendangeuses, avant que de tomber follement amoureux, sous son charme olympien, de la noble Céres, déesse de l’été.
J’ai vu aussi deux astres s’enlacer sous mes yeux. La reine de la nuit invitée sur le char du maître des lumières n’hésitant pas, la folle, à lui voiler la face, arrogante passion ou péché planétaire de lèse-majesté ?
J’ai poursuivi ma tâche, avec assiduité, malgré ce grand sommeil, construisant une ville dans le coeur de la ville, attendant, essoufflé, que viennent les dimanches, mais il n’y en avait pas, du moins pas cet été . Ce sont des cathédrales qui surgissent aujourd’hui du néant de la terre et de l’esprit des hommes. Demain cette cité aux multiples facettes s’animera d’un coup et le mirage flou prendra mille couleurs. Enfants émerveillés, nous lèverons les yeux vers ces feux d’artifice, nous demandant soudain : « Sommes nous éveillés ? ».
KroniK
Genève, 23 septembre 1999
22:37 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Pourquoi ces yeux courroucés, Monsieur ?
Tu le sais bien, perfide Flavius. C’est ma réponse à ton propre regard, plein de reproches… Je sais, je sais, j’ai failli et n’ai pas écrit pendant plusieurs semaines alors qu’anxieusement tu attendais des nouvelles de ce siècle qui s’en va. Pour me faire pardonner, laisse-moi t’offrir ce trio de sensations enlacées, par delà les semaines, par-delà les océans aussi.
Avant-hier j’étais dans l’arène du stade, poussant, jurant, soufflant, mercenaire glorieux courant à la conquête d’un bouclier de légende. L’ovale s’envolait par dessus les défenses et puis de main en main, porté par les ahans de quinze corps mélés, s’arrachant pour un pas, un pas vers la victoire, de l’imbroglio humain, mâles muscles tendus, bestiaux enchevétrés.
Hier elle était là, couchée à mon côté, comme une offrande douce, le repos du guerrier. Sa chevelure blonde glissait sur le rivage, sourire d’ingénue jouant avec la brise et les senteurs marines. Le soleil s’arrachait, paresse matinale, en s’élevant à l’est, trouble géométrie, au-dessus de la baie, fleur d’azur, d’opaline. Des artistes manchots s’envolaient poursuivant une sphère fantasque et la ferveur enflait lorsque le cuir bruissait, lové dans les filets.
Aujourd’hui au soleil, une poussière ocrée saupoudre la blancheur immaculée des maillots. Deux funambules chauves -- ou bien sont-ils tondus ? -- fleurettistes, sabreurs, fendent l’air de leurs armes se renvoyant sans cesse une boule dorée. Mille amateurs friands de joutes élégantes tordent à l’unisson leurs longs cous emmanchés de panamas rieurs. Une ola s’ébauche et tourne et tourne encore, un combattant soupire, il ne sait pas surfer la vague bon enfant.
Ce jour là l’Ovalie communiait dans la fête, cortège bigarré de rubipèdes hilares colorant tout de rose les artères bruyantes de notre capitale. Toulouse triomphait, portefaix âpre et fier de notre grand sud-ouest. Rio de Janeiro, enfin Copacabana et sa langue divine de sable mordoré me surprirent ensuite, soupirant énivré du lever du soleil. Ce soir Roland Garros et son stade mythique couronnent un vieux Yankee, un kid de Las Vegas qui vient de terrasser un slave transcendé par les dieux de l’amour.
Que reste-t-il à faire, si ce n’est de choisir ?
Dois-je m’arc-bouter avec mes compagnons et peiner avec eux, campé sur mes crampons, pour conquérir toujours, avancer ou périr dans la boue des grands stades ? Dois-je courir, sauter, volleyer ou bondir, funambule des courts, me ruer au filet brandissant ma raquette, claquer un coup rageur, lifter avec douceur ? Ou dois-je m’étirer, tel un chat fainéant, profitant du soleil au bord de l’Atlantique sur une plage d’or de latine Amérique ?
J’hésite encore… Conseille-moi, brave Flavius.
KroniK
Paris, 27 mai 1999
Rio de Janeiro, 3 juin 1999
Paris, 10 juin 1999
22:36 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ce siècle s’en va-t-il vraiment, Monsieur ?
Vois-tu parfois j’en doute, lorsqu’un verre à la main j’observe la nature au détour d’un chemin. C’est une vieille vigne, plusieurs fois centenaire, sur un sol rocailleux venu du fond des âges qui donne l’élixir que je je déguste ici. Les gestes mille fois ont été répétés, enseignés aux ainés, mimés par les puînés, repris par les cadets. Et quand le benjamin sur le cep s’agenouille, sécateur à la main et tranche sans frémir, éclairant les sarments, ce sont les mêmes gestes et c’est la même foi qui guide lame et tranchant comme celle qui jadis conduisait son grand-père ou bien son bisaïeul, son trisaïeul peut-être.
Certes le temps s’écoule et nos parents vieillissent. Et les traits de nos mies cèlent une ou deux rides, entre lèvres et fossettes. Mais observe la nature qui immuablement sait retrouver l’hiver un long sommeil paisible puis soudain s’enflammer, lorsque l’avril soupire et le mai sait sourire, pour retrouver l’éclat qu’elle avait l’an passé. Eternel retour des soupirs du printemps.
Va et vient inexorable, comme vagues, ressac et marée sur l’estran.
Mais le temps passe bien, je le sais mon Flavius. Et le siècle s’en va.
Seule la poésie de ce vieux limonaire, orgue de Barberi jetée aux barbaresques, porte en elle à jamais, gravée dans ses cartons, fragiles dépliants, la nostalgie flûtée des musiques d’antan, des mélodies feutrées, douce mélancolie de jeunesses enfuies au tournant des années.
KroniK
Genève, 20 mai 1999
22:34 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Quelle est cette comptine, Monsieur ?
Un saxo, deux guitares et voilà un trio qui sait se mettre en quatre, servant une chanteuse au sang et voix mélés de terres africaines et de francique Europe. Cinq dessins bigarrés par les enfants du quartier. Six contes -- trois indiens, deux indous, un persan portés par une odalisque tout de rouge drapée. Sept affiches glanées dans des travées grouillantes à la Foire du livre. Et huit lithographies, Miró, Dali, qui d’autre ? Peut-être Picasso, ma mémoire défaille. Neuf chaises, quelques meubles, étagères à cent sous. Soixante-quatre cases courant sur l’échiquier et le roi, qui est-il ?
Vingt-sept mètres carrés au service d’un rêve, entre Saint-Jean et lac, entre âmes et culture. Enfin deux-cent-six livres de Borges à Lorca, de Butor jusqu’à Vian, supports d’une utopie, prétextes à mille émois, substantifique moelle de la communication. Lundi soirée à thème, mardi nuit de débats, nous jouerons aux échecs si Dieu veut le jeudi. Bien souvent le dimanche nous surprendra hagards, saoulés par la musique jusqu’au bout de la nuit, ferveur des samedis. Et le roi où est-il ?
Il est là devant nous, son rêve dans les yeux, ses livres à la main. Quand un homme aujourd’hui se lance à l’aventure et harangue le ciel, réclame la culture comme tissu social, nos yeux s’embuent charmés, le message est passé. Mais que fait donc cet homme de tous ses mercredis, de tous ses samedis ? Il rentre à la maison et prend soin de sa reine, oui celle par laquelle, sa vision de gamin, ce soir s’est accomplie.
Pêcheur de poésie nichée au centre-ville Je t’offre ce quatrain d’alexandrins fébriles Même si mon soutien n’est qu’une aide futile Pour ta cuaderna vía je veux faire œuvre utile.
Chemineau de ce siècle, si tu passes à Genève porté par la culture, va et pousse la porte de cet endroit tranquille, échoppe de libraire nommée Cuaderna Vía.
KroniK
Genève, 13 mai 1999
22:33 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Cette photo représente bien une île, n’est-ce pas Monsieur ?
Cette photo représente bien une île, n’est-ce pas Monsieur ?
C’est ce qu’y lisent la plupart de hommes, boussole en main, Flavius, mais pour ma part, plus même que voir je perçois là un pont, une passerelle, un lien ténu mais robuste entre deux âges, de l’esclavage à la liberté, de la monoculture - sucrière, vois cette immense mer de canne - à la diversité culturelle, d’une ère pré-industrielle terne, unicolore et aux allures presque féodales à une société de l’information et de la pensée tournée vers l’avenir, l’humanisme aussi. Car mes outils ne sont pas alignés sur les rhumbs de la rose des vents traditionnelle mais plutôt sur l’arrogante indépendance des coqs qui ornent les girouettes de mon pays natal ! Mais ne bois pas mes paroles comme tu le ferais du vin aux bacchanales, Flavius, je ne suis ni un prophète ni un prédicateur.
Ce caillou perdu est un joyau corallien jaspé posé sur l’Indien.
Ici, point des paysages embus de quelque triste plaine posée sur la pointe Finisterre noyée de crachin. Ici, à la croisée des vents et des routes maritimes, tout est à la philosophie nostalgique de ceux qui ont pour commun bagage des siècles d’histoire, de luttes messianiques et de flots saccadés d’envahisseurs risquant leurs vies -- au service d’idées pensaient les malheureux -- alors qu’ils n’étaient que de serviles bras armés bernés au profit de vils intérêts marchands.
Ecoute le sable côtier glisser sous ton pas léger et crisser entre les cordes tressées de tes sandales et remonte avec moi vers le nord-est. Quittons Port-Louis pour rejoindre Grand-Baie. Avant de l’atteindre, tourne-toi vers l’ouest à la Pointe des canonniers et laisse les embruns mascareignes, portés par les alizés depuis l’île Bourbon hâler ton visage et le couvrir de fleur de sel. Fuyant les Malheureux, rêvons à ces trésors alourdissant les panses repues des galions et des boutres qui vinrent au mouillage entre Ambre et Poudre d’or, à l’abri du Rempart.
Nous avons bien marché. Allons au Trou d’Eau douce, il faut nous abreuver, mais fuyons l’Ile au Diable qui nous guette sournois. Vois-tu au loin là-bas ? Non, car c’est impossible. Tu pourrais peut-être apercevoir Rodrigues qui s’endors déjà, grand cercle de corail. Il nous faut retourner déjà, filons vers Curepipe, la mare aux Vacoas, enfin les Quatre-Bornes, à la croisée des voies, à la croisée des temps. Derrière nous, l’Ile de France, chèrement conquise par un noble stadhouder, Prince d’Orange, maître de Nassau, deux siècles d’histoire au service des voyageurs, des conquérants.
Et devant nous, Maurice, culture aux multiples facettes, riche de son insolente jeunesse et de ses indiennes et africaines ambitions. Et cent siècles d’espoir au nom de l’intelligence et de la vision des hommes qui partagent un élixir que Bacchus n’aurait pas renié : le sang mauritien.
Vois-tu, Flavius, je ne t’ai pas menti, car c’est bien plus qu’une île, Maurice est un grand pays.
KroniK
Port-Louis, 6 mai 1999
22:32 Publié dans Chroniques d'un siècle qui s'en va... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







