12/10/2007

Où es-tu ? [28]

[épisode précédent]

- Alors on fait quoi, maintenant ?

Voilà la question que se posaient également Juan Filiberto et Mario, ce dernier ayant accompagné son collègue argentin devant la porte du poste de police lorsque celui-ci avait exprimé le souhait de fumer une cigarette.

C’est le moment que choisit un policier en uniforme pour sortir en courant à leur rencontre, une feuille à la main qu’il agitait violemment en hurlant « On les a, on les a ! »

Après un bref conciliabule, les deux commissaires d’agir sans plus attendre et de se rendre sur les lieux ouvertement. Leur conviction était faite : ils n’avaient pas face à eux de malfrats avertis. Tout cela était une affaire de cœur et de famille.

Ce fut de nouveau branle-bas de combat, claquement des portières, sirènes, gyrophares et tutti quanti.

La suite ?

Elle fut à l’image de la vie de Laura : triste, si ce n’est pour Blandine, enfin libérée. Misérable, comme la piètre résistance des « professionnels » appointés par Laura.

- Quel gâchis ! ne put s’empêcher de s’exclamer Juan Filiberto alors que Laura était conduite au poste de police.

La scène faisait en effet peine à voir : les sbires arrêtés, têtes baissées, Laura conduite vers sa folie – elle échapperait sans doute à la prison, comme Grégoire autrefois. Grégoire, qui n’était même pas descendu de la voiture, fuyant encore le regard de Thierry lequel, enveloppé dans une couverture, regardait la scène de ses yeux hagards. Grégoire encore, qui n’osait toujours pas approcher Blandine, qu’il avait pourtant poursuivie jusqu’à son refuge portègne.

Et Blandine enfin, à l’écart sur la terrasse, qui tordait nerveusement ses doigts : la libération ne signifiait pas la fin des tourments !

Comment les argentins s’arrangent-ils pour que leurs histoires finissent toujours dans cette mélancolie ?

- Blandine ?

Elle tourna son visage embué de larmes vers Mario.

- Si nous partons tout de suite, nous serons à la milonga avant que la tristesse nous ait bouffé le cœur.

- À la milonga, après tout ça ?

- Vous m’avez bien promis une tanda…

- Rien ne vous arrête !

- C’est sûr, sinon je ne danserais pas le tango ! Trop dur pour moi !

Il avait réussi à dessiner un sourire sur son visage.

- OK, mais je ne pas certaine d’être d’humeur très joyeuse.

- Vous n’en serez que plus inspirée… Le tango est un sentiment triste qui se danse, n’est-ce pas ?

[FIN]

09/10/2007

Où es-tu ? [27]

[épisode précédent]

- C’est donc vous qui êtes derrière tout ceci ?

À quelques centaines de mètres du poste de police central de Lujan, dans une villa patricienne en bordure de la ville, Blandine ne cache pas sa surprise.

- Mais pourquoi donc ? Que cherchez-vous ? La vengeance ?

- Tais-toi ! Je n’ai rien à faire de ta stupidité ! Que sais-tu de ma souffrance ?

- Qu’elle vous fait faire des âneries, et je suis polie ! Et vous comptez faire quoi maintenant ? Je suis l’appât, c’est ça ? Vous pensez attirer Grégoire et lui régler son sort ! Pour satisfaire votre besoin de vengeance ?

- Tais-toi donc !

- Et pourquoi je me tairais ? Vous m’avez fait kidnapper. Vous m’avez traînée dans le coffre d’une voiture. Qu’est-ce que j’ai à voir dans votre histoire ? Vous êtes complètement timbrée ma pauvre.

- Tais-toi ou, ou, ou bien…

- Quoi, vous voulez aussi vous en prendre à moi ? C’est la meilleure ! Vous m’avez retrouvée à Buenos Aires pour vous servir de moi et venger la mort d’un type qui ne vous regardait même pas ! C’est pas vrai, j’en ai marre de tous ces malades !

Blandine a craqué. Son habituelle retenue a laissé place à une douloureuse colère, qui la pousse à griffer autour d’elle. En l’occurrence, la colère ne l’aveugle pas et elle jette aux yeux d’une Laura maintenant en pleurs, recroquevillée sur elle-même, une vérité crue, trop lourde à supporter.

Laura, qui aimait Jean-François, lequel n’avait d’yeux que pour Florence, son épouse, emportée trop tôt par la maladie. Jean-François, professeur de dessin et victime de Grégoire le maudit qui voyait en lui le symbole de son échec et de sa souffrance.

Laura qui avait essayé en vain de lever la main sur Jeff le tagueur, pensant que celui-ci était l’assassin de Jean-François. Laura, qui jour après jour avait fleuri les tombes de François, et de Florence. Laura, qui peu à peu avait basculé dans la folie, jusqu’à imaginer un scénario abracadabrant, dans lequel se retrouveraient tous les acteurs de son drame.

D’abord, elle avait recherché Grégoire sans succès. Mais elle avait retrouvé la trace de Blandine. Qui la conduirait à Grégoire. Lequel entraînerait dans son sillage Thierry, son père, vers le piège qu’elle avait construit. Le sort lui avait encore offert Mario le flic, qui avait été incapable d’arrêter Grégoire avant qu’il ne commette l’irréparable et qui l’avait laissé partir tranquillement en France !

Elle voulait que ces maux de têtes et ces voix qui la harcelaient cessent enfin. Ils devaient mourir, tous ! L’accompagner dans sa propre fin.

- Alors, on fait quoi, maintenant ?

Blandine n’avait pas perdu sa langue, ni sa pertinence.

[à suivre]

18/09/2007

Où es-tu ? [26]

[épisode précédent]

- Qui, lui ?

- Mon père… ça ne peut pas être une coïncidence.

- Comment cela, explique-toi !

Et, comme s’il prenait soudain conscient d’un possible enchaînement logique des événements, Grégoire laissa sonner le téléphone, jusqu’à ce que l’écho de la sonnerie leur vrille les tympans. Il murmura un « Il rappellera, c’est sûr, il rappellera. »

Puis, il raconta sa version de l’histoire.

- J’ai passé un peu plus d’un an au Centre hospitalier de Genève. Pendant les six premiers mois, je ne pouvais pas parler, je ne pouvais pratiquement pas penser, à cause de la douleur. Les seules bribes de pensée qui passaient entre les mailles étaient les cauchemars.

Bien que pressés d’en apprendre plus, Juan Filiberto et Mario le laissaient parler, rongeant leur frein, à deux doigts de hurler à Grégoire le maudit que ses souffrances n’étaient rien par rapport à ses crimes, qu’ils n’en avaient rien à faire. Mais le présent semblait justifier ce retour vers Genève, puis Paris, sur les pas de Grégoire et de Thierry, son père.

- Il a été décidé de me transférer près de Paris, dans un centre de rééducation spécialisé dans les grands blessés de la route. Cela m’a fait du bien. Je me suis mélangé à cette foule anonyme. Je n’étais plus Grégoire le maudit (les mots eurent du mal à sortir de sa gorge.) J’étais redevenu Grégoire tout court, grand blessé, pas criminel ayant survécu à ses crimes…

Il marqua une pause. De nouveau, Juan Filiberto et Mario échangèrent un regard. Puisque Grégoire avait dit que son père rappellerait. Il semblait savoir de quoi il parlait. Il fallait l’écouter.

- Et que s’est-il passé ensuite ?

Grégoire sursauta.

- Pardon. Ma santé s’améliorait miraculeusement de jour en jour et les progrès physiques étaient visibles mais il m’a fallu encore un an de rééducation et de soins.

Physiques, nota Mario, ses progrès étaient physiques. Nous y voilà. En effet, le ton de Grégoire changea et devint plus désespéré.

- C’est sur le plan psychique et relationnel que les choses se sont gâtées. Tout d’abord, j’ai commencé à faire une fixation sur Blandine. Je ne cessais de penser à elle, comme à la femme de ma vie. J’en ai beaucoup parlé au psys de l’hôpital. Nous avons conclu que cette image, inconsciente dans les premiers temps, m’avait accompagné durant toute ma guérison, pour n’apparaître au grand jour qu’au moment de la convalescence. En d’autres termes, c’est mon amour pour Blandine qui m’a retenu à la vie.

- Et c’est pour le lui dire que tu es venu à Buenos Aires ?

- Pour la remercier. Je crois que je lui dois ma « renaissance ».

Il avait dessiné les guillemets avec les doigts, soulignant ainsi la toute relative qualité de vie de cette nouvelle existence. Juan Filiberto voulut poursuivre.

- Tu parlais de problèmes relationnels ?

Grégoire désigna son téléphone du regard et d’un geste de la main.

- Avec mon père… Il n’admettait pas cet amour, même symbolique, pour Blandine. Après ces années de séparation, il ne voulait pas me perdre de nouveau. Et pour lui, en Blandine se cristallisaient les forces qui m’éloignaient de lui. C’est dur de perdre un ado, pour un père. C’est encore plus dur si vous le connaissez comme votre enfant depuis deux ans seulement.

C’était donc cela. Pour Thierry, Grégoire était encore un gamin. Même si celui-ci était déjà jeune adulte lorsqu’il l’avait retrouvé, il n’avait découvert qu’un corps ensanglanté et gémissant, un nourrisson à peine né, « son » bébé.

Ils l’encouragèrent à poursuivre.

- Nous avons fini par nous brouiller, puis par nous séparer. Néanmoins, il ne voulait pas que je manque de quoi que ce soit. Il me verse une pension, qui vient compléter la rente d’invalidité qui m’a été octroyée par l’assurance…

Une rente, Mario n’y croyait pas ! Et Juan Filiberto, encore moins. Pourtant, c’était logique.

Le téléphone de Grégoire grésilla de nouveau, les tirant de leur analyse comparée des systèmes sociaux argentins et helvétiques.

- C’est encore lui ?

- Oui, je décroche ?

- Il est l’heure Grégoire…

[à suivre]

06/09/2007

Où es-tu ? [25]

[épisode précédent]

- Ils se sont arrêtés !

- Où ça ?

- D’après le message du central, ils sont à Lujan.

Juan Filiberto raccrocha son téléphone mobile avec un claquement métallique.

- Lujan ? Où est-ce ?

Au moins, Grégoire avait-il trouvé quelque chose à dire…

- À l’ouest de la capitale. On devrait y arriver d’ici une vingtaine de minutes. Mais cela risque d’être assez coton. Cela n’a rien d’une campagne isolée…

La nervosité était de plus en plus palpable. Grégoire se rongeait ostensiblement les ongles, incapable de réprimer son angoisse. Juan Filiberto fixait la route d’un regard maladif, comme si Blandine allait soudain apparaître devant la voiture de police. Quant à Mario, la tête engoncée dans ses épaules affaissées, il avait l’air de bouder comme un enfant auquel on aurait refusé un jouet ou une part de gâteau.

Ce n’était pourtant pas le cas : les idées se bousculaient dans son esprit torturé. Il cherchait le moindre indice qui pourrait les mettre sur la voie. Mais il devait se rendre à l’évidence : ils n’avaient rien, absolument rien. Par le moindre élément pouvant les conduire vers Blandine…

Il ressassait encore les mêmes idées noires lorsque le chauffeur les ramena à la réalité immédiate.

- Nous entrons dans Lujan, Commissaire. Que voulez-vous faire ? Tourner en rond en essayant d’identifier le véhicule ?

- Autant chercher un politicien intègre dans les rangs de l’Assemblée nationale… Allons plutôt au poste de police central. Ils devraient être en mesure de nous aider. De toute façon, nous devons les briefer.

- Nous y serons dans deux minutes.

Le trait d’humour de Juan Filiberto était vraiment tombé à plat et le silence reprit sa place dans le véhicule, alors que le chauffeur fonçait vers le poste de police.

Il fut soudain interrompu par la sonnerie d’un téléphone mobile – encore un ! –, et l’air de salsa qui envahit l’habitacle leur parut particulièrement inopportun, comme une nouvelle agression. Tous les regards se tournèrent vers Grégoire, dont le visage s’empourprait violemment alors qu’il fouillait maladroitement dans la poche de son jean.

Les deux commissaires s’apprêtaient à envoyer Grégoire au diable, lui et son téléphone. Mais à voir la tête qu’il faisait, fixant l’écran de son téléphone sur lequel à l’évidence était inscrit l’identité de son correspondant, ils comprirent qu’il y avait du nouveau.

À ce moment-là, tout autant parce qu’il percevait l’attente des deux policiers que parce qu’il recherchait le soutien de deux aînés plus expérimentés que lui, Grégoire releva ses yeux emplis d’incompréhension et d’une indicible crainte, déjà embués de larmes.

Il n’eut qu’un mot à offrir à leur oppressante attente :

- Lui ?

[à suivre]

05/09/2007

Où es-tu ? [24]

[épisode précédent]

Il n’y eut pas d’embardée, pas de crissement de pneus, il n’y eut même pas un changement de revêtement qu’elle aurait pu noter. La voiture s’arrêta simplement. Du fait du changement de vitesse, son corps se tassa un peu plus contre la partie antérieure du coffre, puis vint rouler de nouveau dans sa position initiale lorsque la voiture fut à l’arrêt complet.

Elle nota néanmoins que deux portières claquaient, mais cela n’avait rien de surprenant, en ce sens qu’elle avait bien été enlevée par deux hommes, tellement sûrs de leur coup qu’ils n’avaient même pas pris la peine de cacher leurs visages.

Ils avaient déboulé tout à coup dans la chambre, alors qu’elle était assoupie. S’ils n’avaient fait autant de bruit, elle n’aurait peut-être pas remarqué leur présence. Mais se réveiller brusquement n’avait aidé en rien : ils avaient été tellement rapides qu’elle n’avait même pas eu le temps de crier, ni de se défendre.

Ils l’avaient baillonnée et assommée – devait-elle dire chimiquement ? –, au moyen d’un vaporisateur dont ils s’étaient servis pour lui faire inhaler un gaz qui lui avait fait perdre connaissance presque instantanément. Elle n’était revenue à elle qu’en entendant la sonnerie de son téléphone mobile, qui l’avait peu à peu tirée de son artificielle torpeur.

Elle avait réussi à retirer son baillon sans difficulté et à parler à Mario : ouf ! son ange gardien semblait encore veiller sur elle… Mais que signifiait ce rapt ? Qui pouvait lui en vouloir au point de l’enfermer sans ménagement dans un coffre de voiture ?

Elle allait peut-être le savoir bientôt. Elle venait en effet d’entendre un bruit de pas. Quelqu’un s’approchait. Un instant plus tard, le coffre s’ouvrit. Aveuglée, elle ferma les yeux par réflexe. Celui qui s’était approché se retourna vers une personne qu’elle ne pouvait apercevoir.

- Elle est encore dans les vaps !

- Secoue-là un peu, elle devrait se réveiller sans problème.

Elle était abasourdie : ces hommes parlaient en français. Une solide poigne la saisit alors par le bras. Elle ne put tergiverser plus longtemps.

- Hé, réveille-toi !

Elle ne se fit pas prier, tant l’homme lui malaxait la chair et les os au travers de l’étoffe qu’elle portait.

- Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

- D’abord, que tu te taises, sinon je referme ce coffre et tu y passeras la nuit entière !

Elle maugréa mais se montra docile. Elle ne voulait pas que qui que ce soit reste trop près de ce coffre, au fond duquel elle avait soigneusement caché son téléphone. Elle se dirigea spontanément vers le deuxième homme, laissant l’autre planté là.

Arrivé sur le palier, le deuxième sbire fit une courbette protocolaire, visiblement ravi par son propre humour, et lui indiqua une grande porte-fenêtre, ouverte sur la cour.

Elle entra… et eut aussitôt le souffle coupé.

- Vous ?

[à suivre]

28/08/2007

Où es-tu ? [23]

[épisode précédent]

- On a de la chance, Mario. La voiture se déplace. Le mobile est branché. Cela rend la localisation plus aisée, car on peut extrapoler les trajectoires. Un instant…

Il acquiesça et coupa la communication.

- En route ! On a deux voitures qui correspondent aux signaux. Le temps que nous soyons sur place, et nous aurons sûrement notre voiture suspecte.

- Combien de temps jusqu’à là-bas ?

- Vingt minutes. Ils semblent quitter la ville vers le nord et à cette heure-ci, même avec une voiture de police, ça va être coton. Vite, la voiture est devant l’hôtel.

Alors qu’ils remontaient Florida à toutes jambes, une voix en français les interpella.

- Commissaire !

Les deux se retournèrent en même temps, interrompant leur course.

- Emmenez-moi ! Je ne veux pas rester seul ici. Où allez-vous ?

- Grégoire, ceci est une affaire de police.

- Emmenez-moi !

- OK, OK, monte. Après tout, ce sera la meilleure façon d’avoir un œil sur toi…

La poursuite s’engagea. Les hommes étaient tendus. Qu’allait-il advenir de Blandine ? Qui la détenait ? Pourquoi ?

[à suivre]

17/08/2007

Où es-tu ? [22]

[épisode précédent]

- Mais que je suis stupide!

- Que t’arrive-t-il, Mario, un instant de lucidité ?

- Arrête ! Tu viens bien de parler de portable, n’est-ce pas ? Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt. J’étais tellement certain…

Il fouilla ses poches et finit par retrouver son propre combiné.

- Tu as son numéro ?

- Oui, elle me l’a donné, et elle m’a appelé… Ça sonne… Allo, Blandine ?

- Elle a répondu ? Tout ça pour rien.

Mais le visage blême de Mario retint Juan Filiberto dans son acerbe tirade.

- Blandine, Blandine. Gardez votre calme. Écoutez-moi : vous allez raccrocher immédiatement votre portable et le cacher… Oui, dans la voiture… Vous comprenez ? Ne vous affolez pas, on vous suit… Oui, on arrive.

Il raccrocha.

- Que se passe-t-il ?

- Elle a bien été enlevée. Elle est dans le coffre d’une voiture. Deux gars l’ont assommée, puis embarquée. Mais ils ont du agir très vite et ne l’ont pas fouillée. Elle a son téléphone sur elle. Elle va le cacher dans le coffre. On devrait pouvoir localiser le téléphone, n’est-ce pas ?

- Ce n’est pas un GPS, mais si la zone dans laquelle il se trouve n’est pas trop densément peuplée, on a de bonnes chances.

- Sinon ?

- Il faudra fouiller un quartier entier de Buenos Aires… Tu imagines ?

- Faites qu’ils l’aient emmenée en dehors de la ville.

- Exactement. J'appelle le central. Donne-moi ce numéro de téléphone, il n'y a pas un instant à perdre.

[à suivre]

10/08/2007

Où es-tu ? [21]

[épisode précédent]

La première chose à faire, c’était de parler à Juan Filiberto. Il ne pouvait pas se permettre de laisser la police à l’écart de cette affaire. À Genève, il était la police. Ici, il n’était qu’un touriste, pas un flic.

- Juan ? C’est Mario à l’appareil… Écoute, j’ai encore du nouveau… Là, il faudrait vraiment qu’on se voit. Et puis, j’ai besoin d’une adresse, et de quelqu’un pour m’accompagner chez Blandine… Combien ? Trois-quarts d’heure ? OK, je t’attends à l’hôtel… Devant chez Blandine ? Comment ça ? Tu sais où elle habite… Ah bon, tu n’as pas chômé, à ce que je vois… Mais chez elle, ce n’est pas une bonne idée… Écoute, elle a disparu… Vingt minutes ? C’est mieux… OK. Un abrazo también. Chao.

Il raccrocha. Ainsi, Juan Filiberto s’était intéressé à Blandine. Il l’avait donc pris au sérieux. Enfin, il allait pouvoir compter sur l’aide dont il avait besoin. Juan Filiberto avait réagit en professionnel. Rien avoir avec l’accès de panique de Mario une demi-heure plus tôt… Et cette envie de replonger dans l’alcool…

Il frissonna. Comme Grégoire, il traînait aussi ses casseroles. Mais par chance, Grégoire l’avait tiré de là, sans le savoir. Au moins une bonne nouvelle…

Juan Filiberto arriva encore plus vite que prévu. À pied. Discrètement. Mario remarqua néanmoins les deux hommes – en civil – qui s’était postés sur la place.

- OK, raconte-moi tout parce que je commence à perdre le fil avec tes histoires…

Malgré l’exaspération apparente, Juan Filiberto l’écouta avec attention, posant de temps à autre une question…

- Et ce Grégoire, où est-il maintenant ?

- Au cybercafé, un peu plus bas, dans Florida.

- Seul ?

- Je n’ai personne…

- Bien sûr. Je vais faire venir un homme…

- Tu veux le voir ?

- Non, on a vu assez de monde avec lui. Il vaut mieux que mes gars et moi-même restions discrets… Voilà Osvaldo. Va jusqu’au cybercafé, parle à Grégoire, explique-lui la situation. Il faut qu’il sache qui est Osvaldo sans que d’autres puissent le remarquer.

- Et ensuite ?

- Aller chez Blandine est risqué, mais je pense que c’est indispensable.

- Tu crois qu’ils pourraient surveiller son appartement ? Si elle est déjà entre leurs mains ?

- Mario, pour l’instant, elle a disparu. Elle est adulte. Il n’y a pas eu de contact avec de quelconques ravisseurs. Tu t’emballes !

- Pressentiment… Flair…

- Je comprends. Mais la seule voie, c’est son appartement.

- J’ai une idée à propos du répondeur.

- Laquelle.

- Je pense à une stupide histoire affaire d’adultère. Elle couche avec un type d’ici. Et c’est une femme, probablement une argentine, qui a volé le répondeur. Tu paries que c’est pour y découvrir les messages de son mari ?

- Elle n’a aucune chance ! Il doit sûrement la contacter par son portable ! Bon, en route.

Pour la première fois, Mario avait le sentiment que les choses avançaient dans la bonne direction.

[à suivre]

09/08/2007

Où es-tu ? [20]

[épisode précédent]

Il se retrouvait avec Grégoire, en train de boire un verre, pratiquement à la même table que quelques jours plus tôt, lorsqu’il était tombé par hasard sur Blandine. Par hasard ? À constater leur présence à tous les trois, ici à Buenos Aires, comme trois acteurs se retrouvant après des années pour célébrer un improbable anniversaire…

- Comment ça, une femme ?

- Eh bien, que voulez-vous que je vous dise, c’était bien une femme ! La trentaine… latino-américaine, peut-être argentine.

- Je suis un peu désarçonné, je m’attendais à une histoire d’hommes.

Puis, changeant subitement de ton et de sujet :

- Qu’as-tu fait pendant ces dix dernières années ? Je n’arrivais pas à retrouver ta trace.

- Vous me cherchiez ?

- Depuis deux jours à peine.

- À cause de Blandine. Vous me suspectiez encore…

- Tu n’as pas laissé que des bons souvenirs, Grégoire. Souviens-toi comment les médias t’ont surnommé…

- Le maudit, je sais. Ça me colle encore à la peau, n’est-ce pas ?

- Disons que lorsque Blandine m’a parlé de l’anniversaire, que j’avais oublié, et que je n’ai pas pu établir ce qu’il était advenu de toi, les doutes sont revenus au grand galop.

- Pourquoi conversez-vous avec moi alors ?

- Je ne sais pas. Peut-être parce que ça me permet de t’avoir à l’œil… ou de te jauger – j’ai dit jauger, pas juger. Tu m’as l’air bien dans ta tête, même si l’idée de venir parler à Blandine n’est pas à mon sens la meilleure que tu aies eu. Mais tu n’as pas répondu à ma question, ces dix ans ?

- Les trois premières années, je les ai passées à l’hôpital. Vous savez, mon visage est intact, mais cela tient du miracle. Le reste du corps n’est pas joli à voir…

- Les brûlures…

- Et les éclats de verre. Mes vêtements avaient été déchiquetés et mon corps fut entaillé de toutes parts.

- Pauvre gosse…

- C’est bien ce que j’étais, un gosse. Mais j’ai fait des conneries d’adulte.

- Et après ?

- Le plus dur, c’est la vie après l’hôpital, lorsque la prise en charge cède la place au monde réel. On considère que vous allez mieux, que vous n’avez plus besoin d’assistance, qu’il est temps de rentrer enfin dans la vie active… C’est compter sans les souvenirs, la peur de l’extérieur. Et il faut faire face à ses actes, car jour après jour, quand la conscience revient, les actes prennent leur dimension réelle, et la folie n’était plus là pour me protéger de la réalité.

- C’est ton père qui t’a aidé à t’en sortir ?

- Curieusement, il a tenu sa promesse, pour la première fois : il ne m’a pas abandonné…

- Pourquoi es-tu ici, Grégoire ?

- Mais je vous l’ai dit, j’aimerais parler à Blandine. Le temps a passé, je crois avoir réglé mes comptes avec les morts, ma mère, son misérable amant, mon professeur… Mais il me reste à affronter les vivants et, au premier chef, Blandine. Je vous ai dit que je l’aimais, n’est-ce pas ? Mais vous avez bien compris, non, c’est un raccourci, une parabole. Ce que j’aime en elle, c’est qu’elle détient la clef de mon futur. J’ai besoin de son pardon. Pour avancer, et reconstruire mon âme. Recoller mon corps fut difficile. Et mon âme…

- Écoute, si ce que tu me dis est vrai, et je te crois… Il ne peut y avoir multiplication des coïncidences…

- Mais de quoi parlez-vous ?

- Grégoire. Il y a deux jours, je suis tombé sur Blandine par hasard. Tu es venu à sa rencontre. Mais je crois que quelqu’un d’autre est venu jusqu’ici dans ton sillage. Non seulement Blandine est en danger, mais tu l’es aussi !

[à suivre]

02/08/2007

Où es-tu ? [19]

[épisode précédent]

- J’ai vieilli, Grégoire.

- Pourquoi dites-vous ça ?

- Parce que je pense que cela fait un moment que tu es là et que je n’ai rien remarqué.

- Je vous ai vu entrer deux fois. Tout à l’heure avec Blandine et seul, un peu plus tard.

- Tu m’as suivi ?

- Ce n’est pas vous qui m’intéressez euh, comment dois-je vous appeler ?

- Appelez-moi Commissaire, ce sera plus simple ? Encore à la poursuite de Blandine ?

- Écoutez, je ne suis plus le Grégoire que vous avez arrêté, ou peut-être sauvé. Et j’aime Blandine, ou son image, ou le souvenir d’un temps passé. Mais même ça, c’est accessoire. Je crois que j’ai surtout besoin de lui parler, de me faire pardonner.

- N’es-tu pas en train de préparer une nouvelle bêtise, Grégoire ? Je ne suis pas sûr qu’elle veuille t’écouter…

- Je ne peux pas la blâmer. Mais dix ans, c’est long. Elle a peut-être changé, comme moi ?

- Comment l’as-tu retrouvée ?

- Cela fait deux ans que j’ai retrouvé la vie, disons, normale. Aussitôt, elle m’est apparue ordinaire. Alors j’ai fait le même voyage que Blandine. Je suis retourné à Genève, puis je suis allé au Japon, puis à Capbreton, à Biarritz. J’ai trouvé là-bas une de ses amies.

Un silence, puis…

- Ils comprennent la souffrance là-bas… Elle m’a donné son adresse à Buenos Aires. Mais le périple m’a pris deux ans. Je devais travailler pour payer ces voyages.

- Et maintenant, où est-elle ?

- Elle n’est pas avec vous, dans l’hôtel ? En tout cas, elle n’est pas sortie depuis que vous l’avez accompagnée.

- Depuis quand nous suivais-tu ?

- Oh, je ne vous suivais pas vraiment. Je ne comptais parler à Blandine qu’après-demain. Je suis arrivé devant chez elle assez peu de temps avant vous ce matin.

- Tu as vu quelqu’un quitter l’immeuble ? Peut-être avec un appareil électronique…

- Oui, oui ! Pourquoi cette question ?

- Viens, on va prendre un verre. J’ai besoin de réfléchir. Tu saurais le reconnaître, ce type ?

- Ce n’était pas un type, c’était une femme…

[à suivre]

Toutes les notes