11/12/2004

Vous partez Monsieur, n'est-ce pas ?

Il n'entend déjà plus. Son esprit tourbillonne, hésite, puis s'élance, haletante chevauchée au fil des volutes parfumées, des capricieuses arabesques de son dernier cigare allumé au pays du couchant, dressé sur son palefroi drapé d'or, son destrier ferré à sang, Don Quichotte indécis entre la bataille et la fête, galopant l'âme au vent vers de nouveaux paysages.

Je pars brave écuyer, adieu ma mie, ma douce, à bientôt mes amis. Je reviendrai sans doute goûter à l'élixir des vignes de la côte. A nouveau réunis, nous trinquerons encore dans la lumière trouble de quelque carnotzet, nous poursuivrons la fête comme un marin perdu suit par une nuit d'ivresse une fille du port. Nous chanterons un jour la joie des retrouvailles, mais aujourd'hui, je pars...

... là-bas.

Kronik
Genève, 30 septembre 1994

Le soleil est bien timide ce matin, Monsieur.

Timide ou fainéant ? Ce voile sur le ciel au-dessus de la place, drap délicat posé sur une couche offerte est une malicieuse invite à prolonger la nuit lovés dans le sommeil. Je me sens prisonnier d'une tiède paresse, mes paupières refusent les ordres capricieux de mon âme indécise, entre ordre et volupté, douceur, sens du devoir... Je dors.

Par chance cent étourneaux soudain en une volée s'agitent, leurs rauques piaillements bousculent mon confort. Un chat tapi, guettant, tête rasant le sol, tâche neige et charbon de muscles arc-boutés sur la prairie herbeuse, a fondu sur la huppe à crinière sanguine. Las ! Manqué ! La pie jacasse et jase, rit de le voir déconfit, ses griffes inutiles ne frôlant que l'éther. La corneille m'observe et ricane elle aussi : mon sommeil s'est enfui.

Kronik
Genève, 29 septembre 1994

Pardonnez-moi, Monsieur, votre cigare...

Un pas. Il sursaute.

Pardonnez-moi, Monsieur, votre cigare...

Il rêvait. Ô lac, regard silencieux, aigue-marine nimbée d'émeraude en soupir, ton alerte pupille d'obscure tourmaline scrute à s'en aveugler l'infini cristallin, à la recherche encore, ô force de l'espoir, d'un message céleste qui montrerait la voie pour nous mener là-bas.

Ce chemin apparaît! Doubleau d'airain tressé, oeuvre puissante et fière des forges de Vulcain, un arc-en-ciel explose! Gemmes étincelantes, j'aime à vous voir danser de Salève à Jura la sardane amoureuse, la ronde colorée. Courez rubis, topaze, lumineuse héliodore, brillez saphir, diamant, délicate opaline, frappez tambours, cymbales, qu'un orchestre géant se mêle de la fête! Nos esprits emportés dans cette farandole ont su lire au fronton de la voûte bleutée l'harmonie de l'Orient.

J'ai compris le chemin.

Kronik
Genève, 27 septembre 1994

Il fait bien sombre, Monsieur.

Genève avait pensé pourtant, s'enfuir vers la lumière en retenant la nuit au tympan des clochers. Une heure aurait suffi, sans doute. L'ondée persévérante a repoussé ce voeu, caprice nuageux et a celé le ciel. Vois, cette crinière dense, stratus couché et las, fanal grégeois et faible, est la pauvre lueur que nous aurons ce jour.

Une étoffe perlée, gouttelettes nacrées courant sur ma fenêtre, habille la cité d'un linge délicat. Elle bruit, gronde et ruisselle à chacun de nos pas. Elle chante, grelot timide, incertain, mélodie qui se cherche, se découvre, s'effarouche et s'élance à nouveau, joues empourprées par le froid, l'effort, l'audace, comme un enfant que l'on aurait vêtu chaudement, courant, rire aux éclats, sur la margelle d'un puits sa main aventureuse s'agrippant à la notre, inquiète et attentive.

Qui prend soin d'eux, là-bas?

Kronik
Genève, 26 septembre 1994

L'automne est là, Monsieur.

Oui.

De jour en jour, de départ en absence, il emplit de ses flammes la place des Nations, peu à peu, comme timide, attentif à ne pas déranger, touche après touche: terre de Sienne brûlée, terre d'ombre, ocres brunes, soleil couchant ; traces d'opium, notes de thé, safran des Indes, saveurs d'Orient. Portant de gueules à fils d'or, chargée de pourpre et de lys, telle une fiancée royale conduite lentement jusqu'à l'autel d'une hypothétique union, Genève glisse doucement vers cette nouvelle lumière, effarouchée mais souriante.

Ce matin, tout à coup, les parfums ont changé. Disparus les blés écrasés de chaleur, oubliée la moiteur estivale! Aujourd'hui, il fleure bon la chasse et ses sentiers humides, le bolet, la girolle, la morille bien sûr, sans oublier encore les foies gras, les confits, délices des palais, humaine cruauté.

Sylvestres fricassées, tempuras ou sushis? Quel menu mes amis prendrez-vous à midi?

Kronik
Genève, 28 septembre 1994

Voici votre cognac, Monsieur.

L'été s'éteint, lentement, en une dernière plainte, comme un soleil blessé glissant dans l'océan. Condamné face au bourreau hivernal il nous provoque, de mille feux, mille couleurs, aura céleste, sursaut d'orgueil d'un prince trépassant. Reviendra-t-il? La brise de terre gifle la crête des vagues et les embruns atlantiques, chargés d'iode et de senteurs marines, envahissent nos corps à la recherche d'un souffle nouveau et d'un peu de chaleur. Trop tard...

L'été est mort. Comme la dernière braise dans l'âtre, il s'est blotti dans la blancheur ouatée de cendres brumeuses et a laissé la vie s'échapper doucement hors de lui. La mouette a cessé de rire et se recueille, piaulement chétif d'un cri étouffé.

Au creux de ma main le cristal commence sa ronde, et la chaleur s'élève dans les vapeurs d'alcool. Si le feu du soleil nous a laissé qu'importe! Voici que déjà les flammes de l'automne claquent en trilles dansants dans la mélodie paysanne des vignes gorgées de sucre et d'ivresses promises. Le froid viendra, bientôt, mais aujourd'hui comme la lumière est belle, le vin sera bon, viens chanter.

Kronik
Genève, 22 septembre 1994

La bise est tombée, Monsieur.

Adieu souffle divin qui gonflait les voiles de nos rêves d'un espoir nouveau. Adieu noroît, infidèle, tu cours à présent dans ton lointain septentrion, guidant tes boeufs de labour vers d'autres friches, plus fertiles à tes yeux que nos âmes égarées. Adieu aquilon, tu ne viendras plus frapper à nos volets, ivre de cardamome, de badiane, de cannelle ou d'autre épice festive pour nous offrir en partage la douce mélancolie de ces parfums récoltés au fil des coeurs, des rencontres ou des larmes, durant ta longue route.

Les as-tu vus, là-bas?

Le lac s'est tu. Privées d'inspiration, les voiles ne sont plus que fripes, oubliées des hommes, affaissées contre de muets espars. Où es-tu cliquètement joyeux qui berçait hier encore la pénombre du port? Envolée la mélodie du voyage, effacé le livre de bord, orphelins transis sur le rivage nous pleurons la chute du vent du nord.

Kronik
Genève, 21 septembre 1994

Une semaine déjà, Monsieur.

Larme qui roule sur un visage et dépose dans son sillage une traînée de cristaux. Main furtive qui, menteuse, l'efface d'une caresse puis se retire et se cache, embarrassée. Comment parler patience à cet enfant à la fenêtre qui scrute le ciel et le retour de son prince, de sa princesse, coeur ouvert, désespéré?

La nuit a enveloppé la lune d'un grand livre d'images confuses, reflets de vos actes, de nos rêves ou de mes pensées? J'y ai lu la moiteur d'une rizière et des milliers de dos courbés sur des mains affairées. Sur une page qui paraissait vierge un temple millénaire s'est peu à peu révélé, mon émotion était si forte que je n'ai osé m'y glisser. Soudain un samouraï immobile s'est animé, violente attaque, danse folle, contre un dragon au regard fou que lui seul pressentait. Mon âme tremble encore dans la lueur des flammes et aux éclats du sabre frappant le rocher.

J'ouvre les yeux enfin. Par-dessus l'horizon le jet d'eau glisse dans la sérénité de la cité allobroge comme endormie. Genève m'entoure et me protège des démons qui hantent la nuit et mon sommeil agité. Je suis calmé, enfin.

Je pense à vous, pourtant...

Kronik
Genève, 23 septembre 1994

Il est sept heures, Monsieur.

Autour de lui tout frissonne, dans la ville emmitouflée dans un foulard encore obscur. Par delà le lac sur lequel court une risée vagabonde, signe de vents capricieux, le Môle hisse avec surprise son sommet enneigé, comme poudré à frimas. Il semble vouloir s'ébrouer, incrédule, devant cette réalité étincelante et bleutée qui le glace et altère son humeur du matin.

Il a neigé, déjà! Pourtant, pourtant, comme il fait chaud, là-bas!

Là-bas... On prétend que toute une foule s'agite, myriades de vies condamnées à errer à jamais dans un origami dédaléen. Icare, étends tes ailes, ton sacrifice reprend aujourd'hui. Trace la route... Montre la voie.

Mais à quoi bon? Ils sont si loin. Est-ce que cela existe vraiment, là-bas?

Kronik
Genève, 20 septembre 1994

Il est neuf heures trente, Monsieur.

Dans les reflets bleutés de la ligne nuageuse qui s'élève lentement au-dessus du Jura, les rayons d'un soleil matinal mais frais viennent illuminer la Place des Nations et la pointe cristalline de l'OMPI. Genève est calme, comme endormie. Pas un souffle de vent ne vient troubler la quiétude lémanique, comme si la nature cherchait à protéger la tour pentagonale, sachant que la moindre rafale, en ces jours délicats de réflexion, pourrait détruire à tout jamais un équilibre si chèrement acquis.

Déjà onze heures trente, Monsieur.

Alors qu'un vieux DC9 pétarade au dessus du vignoble de la Côte, à destination de Frankfurt am Main, Vienne, Madrid ou d'autres destinations plus lointaines, l'espoir est grand, car il fait encore beau...

Kronik
Genève, 19 septembre 1994